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Peut-on écrire un haïku sans compter les syllabes ?

Photo du rédacteur: Igor Quézel-Perron
Igor Quézel-Perron
9 oct.
6 min de lecture

On pourrait croire qu’écrire un haïku, c’est avant tout une question de calcul.


Trouver les bons mots, compter les syllabes, ajuster chaque vers jusqu’à obtenir le fameux 5-7-5. Cinq syllabes, puis sept, puis cinq. Pas une de plus, pas une de moins.


Mais à force de vouloir faire entrer un poème dans cette structure, on peut finir par lui faire perdre ce qui le rend intéressant.


Et si le nombre de syllabes avait finalement moins d’importance qu’on ne le pense ?


Pour le comprendre, il faut revenir aux origines du haïku et à une règle dont l’histoire réserve quelques surprises.



D'où vient le 5-7-5 ?


Pour comprendre l’origine de cette règle, il faut remonter au Japon. Comme nous l’expliquons plus en détail dans notre article consacré à la définition du haïku, cette forme poétique repose traditionnellement sur 17 unités sonores, réparties en 5, 7 et 5.


Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces unités ne sont pas des syllabes.


Le japonais compte des mores, des unités généralement plus courtes que nos syllabes françaises. Un même mot peut ainsi compter deux syllabes en français et quatre mores en japonais.


Cette différence change beaucoup de choses. Dix-sept mores japonaises transportent moins de matière que dix-sept syllabes françaises. Un haïku japonais est donc généralement plus court que sa transposition française en 5-7-5.


La règle n'est donc pas fausse, mais elle est difficile à transposer telle quelle en français.En France, nous allons le voir, la question s'est posée dès les premiers haïkus.



Les premiers haïkus français, en vers libres


En 1905 paraît Au fil de l’eau, le premier recueil de haïkus écrits directement en français. Il rassemble 72 poèmes de trois vers qui, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ne suivent pas la règle du 5-7-5. Les auteurs écrivent librement, sans chercher à respecter un nombre précis de syllabes.


Ce n’est qu’en 1916 que le 5-7-5 commence à s’imposer en France. Cette année-là, René Maublanc définit le haïkaï français comme un poème de trois vers comptant respectivement cinq, sept et cinq syllabes.


Simple à retenir et facile à transmettre, cette structure devient progressivement la référence pour définir le haïku en français.Pourtant, elle ne faisait pas partie des règles suivies par les premiers auteurs français. Elle s’est imposée par la suite, notamment pour faciliter l’apprentissage de cette forme poétique.


Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette liberté autour du nombre de syllabes ne concerne pas uniquement la France. Au Japon aussi, la règle traditionnelle a été remise en question.



Même au Japon, le 5-7-5 fait débat


Au début du XXe siècle, certains poètes japonais commencent à explorer une autre manière d’écrire des haïkus, plus libre et moins attachée aux règles traditionnelles.


En 1911, le poète Ogiwara Seisensui participe à la création de la revue Sōun, aux côtés de Kawahigashi Hekigotō. Il y remet en question deux règles traditionnelles du haïku : l’utilisation d’un mot de saison et le respect des dix-sept unités sonores.


En 1917, il va plus loin en défendant le haïku en vers libres, sans structure métrique imposée. Cette approche influence notamment deux de ses élèves, Ozaki Hōsai et Taneda Santōka, qui deviendront des figures importantes du haïku moderne.


Même les poètes plus classiques s’autorisaient parfois quelques écarts lorsque le rythme ou la scène l’exigeait.


Finalement, le 5-7-5 n’a jamais été une règle absolue, même dans son pays d’origine. Mais que se passe-t-il lorsqu’on cherche à l’appliquer à tout prix en français ?



Ce que le 5-7-5 change en français


Prenons cet exemple :


À la Défense 

Une tour vide 

Qui n'a même pas de nom


Une tour inoccupée, au milieu d'un quartier d'affaires. Le dernier vers, plus long que les deux autres, vient creuser ce vide avec un seul mot : "même". Le poème compte moins de dix-sept syllabes, et rien ne lui manque.


Imaginons maintenant que l'on veuille le faire entrer dans un 5-7-5 exact. Voici une version construite pour la démonstration :


Tard à la Défense 

Un building désert, sans bruit 

Qui n'a pas de nom


Le compte est juste. Pourtant, le poème a perdu une partie de sa force.


Pour atteindre cinq syllabes au premier vers, il a fallu ajouter "tard", une précision dont la scène n'avait pas besoin. Au deuxième vers, "désert, sans bruit" explique un vide que le lecteur percevait déjà. Au dernier, il a fallu retirer "même", c'est-à-dire le mot qui donnait au poème sa pointe.


En français, atteindre dix-sept syllabes oblige souvent à ajouter des mots. C'est l'inverse du travail décrit dans notre article sur la méthode, où l'écriture consiste surtout à enlever.



Des haïkus qui suivent leur propre rythme


Les haïkus qui fonctionnent ne suivent pas forcément un gabarit. Ils suivent plutôt le rythme de la scène

Prenons celui-ci :


Il faut sauver le soldat Ryan 

Très bien 

Et les autres ?


Ici, le premier vers est plus long que les deux autres réunis. Un titre de film que tout le monde connaît, une réponse de deux mots, puis une question qui reste ouverte. Le poème ne nous dit pas qui sont ces autres, ni ce qu'il faudrait en penser.


Ce déséquilibre fait partie de l'effet. Un 5-7-5 strict aurait obligé à couper le titre ou à allonger la réponse, et la question finale n'aurait plus le même poids.


Dans le haïku de la Défense, c'est au contraire le dernier vers qui est le plus long. Dans les deux cas, la longueur des vers suit ce que la scène a besoin de montrer.


Mais si l'on ne compte plus, qu'est-ce qui permet encore de reconnaître un haïku ?



Ce qui reste quand on ne compte plus


Mais si le nombre de syllabes n’est pas indispensable, comment reconnaître un haïku ?

Écrire librement ne signifie pas écrire n’importe comment. Même sans respecter le 5-7-5, le haïku conserve certaines caractéristiques qui le distinguent des autres formes de poésie : 

  • La brièveté : un haïku se lit d'un seul souffle, ou presque. Lorsqu'un vers s'allonge, c'est parce que la scène en a besoin, pas pour remplir un espace.

  • Les trois temps : la plupart des haïkus se découpent toujours en trois segments. Ils ne sont pas forcément de même longueur, mais chacun apporte quelque chose (un lieu, un détail, un geste, une question).

  • La coupure : le poème rapproche généralement deux éléments sans expliquer leur relation. Dans le haïku de la Défense, un bâtiment inoccupé d'un côté, de l'autre le détail qui le rend presque invisible.

Ces caractéristiques laissent davantage de liberté que la règle du 5-7-5, mais demandent aussi un véritable travail de précision. Chaque mot doit avoir sa place et apporter quelque chose au poème.

Quand compter reste utile ?

Le 5-7-5 n'est pas à rejeter pour autant. Il garde de vrais usages, à condition de savoir à quoi il sert.

  1. Pour apprendre : compter oblige à sentir ce que coûte chaque mot. On hésite entre deux adjectifs, on supprime un "très" ou un "vraiment", on cherche une formulation plus courte. C'est un bon exercice de concision.

  2. Pour enseigner : la règle donne un cadre clair à un exercice qui pourrait sinon sembler trop vague. Elle transforme aussi le découpage des syllabes en jeu.

  3. Pour se donner un défi : une contrainte fermée peut faire trouver ce que la liberté ne trouve pas. Il arrive aussi qu'un haïku tombe en 5-7-5 sans qu'on l'ait cherché.

Pour le vérifier, prenez un haïku que vous avez déjà écrit. Réécrivez-le en 5-7-5 exact, puis lisez les deux versions à voix haute. Si la version comptée a gagné un mot inutile ou perdu un mot important, gardez la première. Si elle est devenue plus précise, la contrainte a joué son rôle.

La différence tient en une phrase : le 5-7-5 peut être un outil de travail, mais pas un critère pour décider si un poème est un haïku.

3 idées reçues sur le 5-7-5

  1. Un haïku doit faire dix-sept syllabes. En réalité, la règle japonaise repose sur des mores, et non sur des syllabes. En français, respecter le 5-7-5 donne généralement un poème plus long que son équivalent japonais.

  2. Le 5-7-5 est la tradition du haïku français. Les premiers haïkus écrits en français étaient en vers libres. La structure 5-7-5 s’est imposée plus tard, avec les premières tentatives de définition de cette forme poétique.

  3. Sans la règle du 5-7-5, n’importe quelle phrase courte peut devenir un haïku. La liberté de forme ne signifie pas l’absence de règles. Découper une phrase en trois lignes ne suffit pas à en faire un haïku. Celui-ci repose avant tout sur une scène précise, des mots choisis avec précision et une place laissée à l’interprétation du lecteur.

Un poème n'est donc pas un haïku parce qu'il fait dix-sept syllabes. Il ne cesse pas non plus d'en être un parce qu'il en compte douze.

Pour aller plus loin

En pratique, le plus simple est de partir de la scène, puis de couper jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à enlever. Si le poème tombe sur dix-sept syllabes, tant mieux. S'il s'arrête avant, rien ne manque.

Si vous voulez essayer, notre article "Comment écrire un haïku ? La méthode en 5 étapes" propose une méthode simple pour passer d'une scène observée à un poème. Si vous découvrez encore le haïku, vous pouvez aussi commencer par "Qu'est-ce qu'un haïku ? Définition, règles et exemples", qui revient sur son histoire, le mot de saison et la coupure.

Les haïkus cités dans cet article sont extraits de Haïkonomics et des 400 Haïcoups. La version en 5-7-5 a été construite pour les besoins de la démonstration.

 
 

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